Elle est facile, ma fille.

J’ai oublié de vous dire qu’elle tenait assise. J’ai oublié de vous dire, aussi, combien c’était compliqué. Pas dur, compliqué.
Elle est facile, ma fille. Elle distribue des sourires même quand elle fait ses dents.
Elle est facile, ma fille. Et je la vois moins. Et elle distribue des sourires. Et elle a besoin de moi. Besoin que je me lève la nuit. Besoin que je lui tienne la main. Besoin que je l’applaudisse quand elle se retourne, quand elle tient assise, quand elle lève ses fesses. Besoin que je fasse l’idiote. Besoin que je la couvre d’amour. Besoin que je la rassure. Besoin que je lui promette que tout se passera bien. Elle a besoin que je la serre fort. Besoin que je lui prépare des biberons, des purées et que je lui fasse découvrir les saveurs du monde. Besoin que je la regarde grandir. Besoin de l’histoire du soir, besoin de ma voix. Besoin de rire avec maman. Elle est facile, ma fille.
Et c’est compliqué.
C’est compliqué de la laisser le matin. D’être à l’heure. Compliqué de prévoir les changements de température. Compliqué de laver Doudou à l’heure. Compliqué de penser au doliprane, au thermomètre, au drap. Compliqué de ne pas avoir son odeur. Compliqué d’être concentrée quand on aimerait être ailleurs. Compliqué de croiser les parents d’élèves et de dire ” Je dois aller chercher ma fille”. Compliqué de porter les élèves. Compliqué de leur donner autant d’amour qu’hier. Compliqué les conseils de disciplines. Compliqué de suivre la Ligue 1 pour leur plaisir. Compliqué de corriger les copies. Compliqué de faire les cours, comprendre la réforme et parler de l’AP. Compliqué d’être là à réciter Verlaine, Baudelaire ou Desbords-Valmore. Compliqué de ne pas avoir le cœur qui se serre chaque matin. Compliqué de ne pas avoir le cœur qui se serre à la lecture des devoirs maisons des élèves. A lire des bribes de vie. Autobiographie qu’on a dit. Excusez moi, Madame. Merci pour ce cours, Madame. Elle va bien votre fille, Madame? Partez pas Madame. Compliqué de suivre mes adolescents pour qui j’aurais donné le jour, la nuit, les étoiles, le soleil et la lune. Compliqué de retenir les larmes de l’incompréhension. Ubiquité désirée.
Elle est facile, ma fille.
Faire le ménage, la vaisselle, le marché bio pour les purées. Serpillère, litière. Répondre au courrier des impôts. Renvoyer le dossier de la fac. Caresser le chat. Penser au concours. Penser à descendre les poubelles. Le balais. Faire le lit. Oublier de lire. Aérer. Plier les vêtements trop petits. Rythme des machines. Odeur du savon de Marseille. Odeur du café. Odeur de la vie.
Elle est facile, ma fille.

Cotidiane

5 réflexions sur « Elle est facile, ma fille. »

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