Oui, on va bien.

Il est 4h51, la chienne couine et pleure derrière la porte de la cuisine. Je ne veux pas y aller. Je ne veux pas me lever. J’ai sommeil.

Il est 5h51, je me lève et la chienne couine encore.  C’est le 9ème jour de confinement pour nous, pour elle aussi. On sait qu’on peut la sortir mais on le fait peu.

Tout va bien. On nous appelle et on nous demande si on s’engueule pas trop avec M.Pizaguetti. 

Pourquoi les gens nous posent cette question ?

Non, on ne s’engueule toujours pas. En 2019, je suis passée de Maman Solo à Famille recomposée. Je l’ai choisi avec le cœur, avec l’Enfant Chérie et certainement pas pour qu’on s’engueule. 

Tout va bien ici. On nous appelle pour nous demander si « on tient le coup ».

J’ai l’impression que c’est la guerre, pour de vrai. Le Président assomme à coup de vocabulaire belliqueux. Ce n’est pas la guerre, c’est un confinement pour ne pas attraper un virus. 

On voit les ministres partout. Ils ne sont pas confinés, donc. Drôle d’exemple pour une politique à vau-l’eau.

On ne se bat contre personne, aucun ennemi vient nous attaquer. L’ennemi c’est la mondialisation, le système. Le virus n’épargne personne. C’est la nature qui évolue. C’est notre rapport au « progrès » qu’on interroge. Notre rapport au temps. Comment pouvions nous croire que si les hommes pouvaient se déplacer si librement les virus n’en feraient pas autant ? 

Je ne suis pas en guerre. Je reste chez moi, j’envoie des mails et des cours aux élèves. J’attends leurs retours. Je pense aux hyper actifs et aux hyper anxieux. Je suis inquiète pour eux et je termine chacun de mes mails par « j’ai confiance en toi ». 

J’ai donné à lire Antigone, Claude Gueux, l’Ile au Trésor ou Alice au Pays des Merveilles. Hier, la porte parole du gouvernement a dit que les professeurs restaient chez eux et ne travaillaient pas. Un scandale et du mépris pour ceux qui bossent comme des fous de chez eux, pour les élèves, leurs parents, pour les directions, les IPR, les rectorats et surtout pour les collègues réquisitionnés pour garder les enfants du personnel soignant. 

Je pense à ma sœur beaucoup. J’aime qu’elle m’envoie des snaps et des photos nulles. Ça veut dire qu’elle va bien. Elle est infirmière. Et asthmatique. 

Je voulais juste écrire que tout va bien. Ma fille va bien, elle chante et rit. C’est vrai, elle regarde la télé mais elle dessine aussi des lapins, écoute des histoires, fait des parcours de motricité et s’intéresse à la vie. 

Je voulais juste écrire que nous ne sommes pas en guerre, il n’y a pas d’ennemi. Nous sommes l’ennemis. Je pense à ceux qui vont devoir retourner travailler parce que la production semble plus importante que la santé et la sécurité des travailleurs. Je pense à ceux qui sortent pour tout et rien comme s’ils étaient immunisés. Ils sont soient immunisés soient aveugles face au désespoir de nos hôpitaux, saignés par la succession des gouvernements. 

Notre ennemi, c’est la rationalisation, le profit. C’est la réduction des moyens et du personnel. C’est le manque de moyen pour la recherche. C’est le manque de lien, d’humain et de solidarité dans nos gouvernements et nos lois.

En urgence, des ordonnances sont venues ronger nos acquis sociaux au nom « de la solidarité nationale ». Ils veulent « rattraper le temps/l’argent ». Comment veulent-ils rattraper le temps ? Cela n’existe pas. Ils vont juste davantage exploiter les travailleurs, les producteurs. S’ils ne sont pas morts du covid, c’est qu’ils sont solides. 

Victor Hugo a du mourir encore, il a du croire qu’on ferait travailler à nouveau les enfants. On n’en est pas loin. 

La solidarité, ça aurait été augmenter les charges sociales pour financer le chômage. Celles qui ont été réduites par le gouvernement. Parce que des chômeurs, il va y en avoir « après ». 

La solidarité c’est penser une meilleure répartition, un soutien. Ce n’est pas « sauver les entreprises » au détriment du travailleur. 

Ils nous diront « On a géré d’une main de maître ». La vérité c’est qu’ils se seront appuyés sur le dévouement de milliers d’individus, sur le bénévolat. Ils continuerons à invisibiliser le travail de « care ». Prendre soin de l’autre. 

On ne dira pas que majoritairement, ce sont les femmes qui se sont mobilisées. On ne dira pas que ce sont souvent les femmes qui ont supporté la continuité pédagogique. 

Oui, ici on va bien mais on est en colère et on a honte de ces décisions. On a peur de l’après confinement, de cette régression inquiétante. On a peur pour notre liberté, après. Peur pour l’écologie, après. Peur pour l’école, après. Peur pour les hôpitaux, après. Peur pour nos enfants, toujours. Peur pour le féminisme, toujours. 

Ce n’est pas le confinement qui me fait peur, c’est ce qu’on en fera.

Cotidiane

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