“Ne plus lire les hommes”, Alice Coffin ou l’autonomie de la femme

Je relisais la newsletter de la semaine dernière des Glorieuses.

Et non, décidément je ne comprends toujours pas cette polémique. Si j’étais cynique je me dirais probablement que c’est parce que la société patriarcale dans laquelle nous vivons préfère une féministe morte qu’une féministe vivante (peu importe laquelle d’ailleurs – encore plus si elle est lesbienne, racisée, grosse ou voilée).

Et puis, j’ai repris Virginia Woolf et dans Une chambre à soi, livré ô combien vanté, elle suit cette même quête de l’écriture féminine et s’interroge entre femme et roman. Elle parle finalement du “male gaze” du monde cinématographique, ( concept plus tardif que l’écrit de V.Woolf que l’on doit à Laura Mulvey critique et réalisatrice britannique). Le male gaze c’est le fait qu’à travers les créations, la femme n’est qu'” objet des regards conjugués du spectateur et de tous les protagonistes masculins du film“. Soit la fiction n’a créé des femmes -passives – que sous le regard des hommes, actifs. Dans le roman, l’homme écrit la femme et la façonne à son regard.

Si l’on n’écrit pas avec son sexe, on écrit avec soi. On crée des personnages auxquels on s’identifie plus ou moins. On crée parfois des stéréotypes ou on se cache derrière.

Alors si ce texte de 1929, est pionnier du féminisme, pourquoi cette phrase d’Alice Coffin, fait-elle du bruit ?

« Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films. […]Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir.”

Peut-être parce qu’elle dit qu’il est possible aujourd’hui de se passer du regard que l’homme pose sur la femme, changer le prisme de nos constructions. Comment ça une femme ose défier cette domination ?

Mais cela signifie aussi autre chose. Si Virginia Woolf déplorait le manque d’écriture et de création féminine, Alice Coffin dit qu’il en existe assez pour ne choisir que celles-ci. 

Simone de Beauvoir, dans la continuité de Virginia Woolf, déclarait :

« Comment voulez-vous que les femmes aient du génie quand elles n’ont même pas la possibilité de produire des œuvres ? »

Le titre du livre d’Alice Coffin ? Le Génie Lesbien. Ce génie dont on a privé les femmes, les lesbiennes qui ne sont pas des femmes – soit en dehors de la norme des femmes, définie par une société patriarcale.

Le privilège créateur des hommes – ceux qui avaient le temps et l’argent – n’est plus. La société dans laquelle la femme est d’abord astreinte à son rôle se fissure. Elle n’est plus là pour être discrète et procréer. Elle n’a plus besoin de choisir entre être mère (et dans l’oubli de soi) et la réalisation de soi, comme nous l’indique Leïla Slimani :

« ben non, en fait, je ne vais pas profiter de lui ( son fils), je vais écrire. Et puis il y a même des moments où je pourrais être avec lui, mais je prendrai tout de même une nounou pour le garder parce que j’ai envie d’écrire. Et dans l’écriture, il y a ce côté encore plus gênant, ce n’est pas comme si vous disiez « je vais au bureau, je vais à l’usine, je vais aller gagner ma croûte et de quoi nourrir mon enfant ». Il y a là une forme d’égoïsme qu’on refuse aux femmes. La femme égoïste, c’est la paria , celle qui assume son égoïsme. Je pense au contraire que les femmes doivent assumer que l’on peut être dans la création littéraire, artistique, quelle qu’elle soit, et en même temps vouloir être mère et n’être pas forcément une mère indigne. »

Leïla Slimani, Comment j’écris

La femme, peut être. Elle peut ne pas avoir d’enfant, elle peut se passer du regard de l’homme, elle peut créer. Une femme peut choisir de créer, de se hisser tel un démiurge. La femme peut se passer de la création de l’homme, du créateur.

Voilà ce qu’Alice Coffin dit lorsqu’elle dit « Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films […] Commençons ainsi. Plus tard, ils pourront revenir. »

Les règles dont les illustrations sont censurées sur les réseaux, les seins d’allaitement jugés sexués qui pointent du doigt cette oppression du regard de l’homme, les nombreuses polémiques suite à l’action #14septembre, l’allongement du délai d’IVG en 1er lecture à l’Assemblée, l’ensemble de ces petits mouvements ont la même signification que ces mots : nous refusons que votre regard domine notre construction.

C’est le refus et le signe de changements plus profond. Ce n’est pas un « apartheid » entre les femmes et les hommes comme j’ai pu le lire, c’est la possibilité de se construire par rapport à soi et non pas « par rapport à », comme l’introduction du Deuxième Sexe définit si le problème :

« l’humanité est mâle et l’homme définit la femme non en soi mais relativement à lui ; elle n’est pas considérée comme un être autonome. »

Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe

Ainsi, ne serait-ce pas la revendication d’être un être autonome qui serait reprochée à Alice Coffin?

Cotidiane

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