Dear Strong Sisters | Episode 1 : Alice

Voilà, un nouveau projet et un nouveau format.
Ce n’est pas parfait, ce n’est pas pro. C’est imparfait, c’est le premier.

C’est beaucoup d’émotion et de stress aussi.
Bonne écoute !

 

 

Dear strong sisters,

 

Ce nom là est une référence à la série Dear white pepole que j’ai adorée et qui m’a soufflé l’idée de ce format audio.

 

Il y a plusieurs semaines, j’ai décidé de raconter les femmes que j’admire, celles de mon quotidien. J’ai écrit un article sur ce besoin de modèle de femmes qui ne soient pas seulement exceptionnelles au sens historique du terme. Des modèles de femmes qui ne nous mettent pas la pression et ne nous découragent avant tout devant leur parcours extraordinaire. Je voulais parler des femmes de l’ordinaire, celles qui sont si importantes dans notre construction.

 

Des modèles de femmes battantes, courageuses, fortes comme vous et moi. Peut-être aussi des modèles de femmes qui se ratent et se relèvent, être femme et exister ce n’est pas nécessairement un chemin de gloire et de réussite, il y a des échecs, des douleurs…et on y a le droit aussi. On a le droit de se foirer, on a le droit de ne pas être extraordinaire.

 

Je voulais parler de ces femmes qui sont nos amies, nos mères, nos sœurs, nos tantes, nos voisines, nos grands-mères, nos filles, toutes celles que l’on croise et dont on ne souligne pas assez le courage. Être femme aujourd’hui, libre et indépendante n’est pas chose aussi aisée que l’on croit. Alors mettre en lumière les parcours et combats de celles que j’admire au quotidien, c’est ce que je souhaite faire. C’est ma contribution.

 

Aujourd’hui, je vous présente Alice. Alice est une femme déterminée sur le chemin du bonheur et de la sérénité.

 

Alice et moi, nous nous sommes rencontrées en 2008 en Hypokhâgne. C’est une fille captivante et qui incarne aussi bien la fragilité que la force. Elle a un rire contagieux et remarquable entre tous. Dès les premiers instants, elle m’a semblé exceptionnelle, elle qui avait une si piètre image d’elle-même.

 

Si vous lui demandez de résumer son parcours de vie, elle vous répondrait : Chaotique, éreintant, sinueux…

 

De mon point de vue, je vois une femme avec une culture impressionnante, qui adore le cinéma, moi qui n’y connais rien, un amour inconsidéré de l’art et des belles choses. Alice a toujours été un rayon de soleil parce que souvent, c’est ce qu’elle renvoyait même lorsqu’elle était en proie à ses plus grands doutes. Alice a toujours su se relever, rebondir, combattre. 

 

Alice est une éternelle insatisfaite, elle est habitée par l’insatisfaction des curieux du monde pourtant aujourd’hui, elle a atteint « sa vie d’adulte », celle qu’elle appelle ainsi, une vie qu’elle a choisie.

 

Son parcours débute après le bac, à cet âge où l’on nous lâche dans la cour des lions. Son année de terminale fut entrecoupée par des dépressions et des hospitalisations. L’année qui a suivi ne fut donc pas consacrée à ses études, mais à sa récupération, à son lent retour parmi ses paires, c’est-à-dire nous.

 

Après une année qui ne lui convenait pas, la pression en hypokhâgne et l’ambiance, même dans ce cocon familial, n’étant pas la meilleure pour se reconstruire, Alice s’est lancée dans une branche d’étude plus manuelle et postula naturellement à la plus prestigieuse école d’artisanat d’art français, l’école Boulle.

La caricature ne l’effrayant pas pour un sou, elle « monta » à la capitale, la prenant d’assaut telle Julien Sorel, pour découvrir avec passion les arts et la furie de la ville.

Pourtant, elle sombra vite dans une déception et une solitude sans fond… Comme pour beaucoup de jeunes partis là-bas elle découvrait l’envers du décor : chambre de bonne, précarité, froid, et difficulté d’être loin des siens…

 

Bref, elle rentra bien vite en son cher Périgord, parmi nous et finit son année de formation auprès d’un restaurateur de meubles anciens. L’année suivante, elle suivit une autre formation en restauration de meubles anciens à Revel, près de Toulouse où plusieurs de ses amis proches se trouvaient.
Bien qu’elle y ait passée les plus belles années de ses études, elle s’aperçut que l’artisanat n’était pas pour elle. En revanche, son intérêt pour la conservation des objets d’art ne fit que croître. C’était décidé :  elle voulait devenir régisseuse d’œuvres d’art !

Ainsi, elle quitta Revel avec un Amoureux pour Bordeaux ,où elle entama un cursus à l’université. Alice vivait des années riches où elle était fière d’être major de sa promotion en venant d’une formation professionnelle, si méprisée par les universitaires. Alors qu’elle faisait sa rentrée en master, son père tomba malade et mourut rapidement. Elle en fut dévastée et se raccrocha à ses études avec encore plus de ferveur : lui qui avait été ouvrier, il serait fier d’elle.

 

Elle fit des stages dans des institutions prestigieuses : le Château de Versailles, le Mucem de Marseille, et pour la première fois depuis le début de ses études, elle ne doutait plus : elle était douée et faite pour la régie des œuvres. Mais le milieu est très difficile d’accès. Aussi, sur les conseils d’une amie, elle passa un concours de la fonction publique d’état : technicien d’art, spécialité monteur installateur d’objets d’art. Elle était alors en stage à Marseille. Il y avait 6 postes, elle finit 7ème du concours, 1ère sur la liste complémentaire.

 

Et là, les ennuis commencèrent…. elle subit au MuCEM, le harcèlement d’un employé délégué syndical, qui refusait de voir une femme atteindre ce genre de postes techniques réservés aux hommes. Elle vécut des moments très difficiles, pleurait et n’osait pas se défendre, tant elle était choquée d’être confrontée à la misogynie.

 

Elle attendit une prise de poste pendant les deux années qui suivirent. Deux années où elle et son amoureux, vécurent, dans l’attente d’un déménagement éventuel et imminent…. Elle travailla quelques mois au musée des arts décoratifs de Bordeaux. Puis commença à postuler un peu partout, un grand nombre de ses demandes restèrent sans réponses.

 

Elle passa quelques entretiens toujours excellents, mais sans n’être jamais retenue. Elle manqua un poste au musée d’Aquitaine, pour lequel elle était la plus qualifiée. Lorsqu’un poste au Musée des arts décoratifs se libéra, c’est un ami (homme évidemment), qui l’obtint alors qu’elle l’avait fait embaucher quelques mois plus tôt. Un autre poste parut au CAPC, son profil correspondait mais elle n’eut jamais de réponse formelle, si ce n’est celle des autres techniciens :

« on ne prend pas de femme »

 

En fin de droit de chômage, elle trouva alors un poste de secrétaire en contrat aidé dans une école primaire de Bordeaux. Sa vie prit alors un tournant. Elle connaissait depuis l’enfance le monde de l’éducation, sa mère et sa tante étaient professeur des écoles, mais elle eut l’impression de le redécouvrir. Elle trouva dans cette école, de la bienveillance et put se reconstruire peu à peu en son sein. En effet, ses deux années de chômage l’avaient peu à peu menée à l’incapacité de s’adresser à quiconque sans pleurer, elle avait perdu toute once d’estime de soi et était persuadée de son incompétence.

 

En intervenant de temps en temps dans les classes, elle découvrit qu’elle se sentait bien auprès des enfants, qu’elle aimait transmettre, et surtout, que son idée de devenir enseignante serait un acte politique : elle se battrait pour l’égalité des chances qui lui avait été refusée.

 

C’était décidé, elle profiterait de travailler à mi-temps pour préparer le concours avec un petit revenu ! Mais la roue ne tourna pas de suite… c’était sans compter les élections présidentielles de mai 2017… et la suppression des contrats aidés ! Elle se retrouvait de nouveau sans emploi…

 

Heureusement, une bonne étoile brillait pour elle. Et un ami qui travaillait désormais au musée des arts décoratifs lui présenta son ancienne employeuse : une restauratrice de décors peints. D’emblée, Alice lui expliqua qu’elle ne savait rien de son métier, qu’elle ne connaissait rien aux fresques, pas grand-chose à l’art médiéval, et surtout qu’elle voulait devenir professeure des écoles.

 

Mais cette femme aussi avait subi ces passe-droits avant de monter son entreprise, et elle lui permit de dire au revoir à l’art sur les bonnes bases. Elle lui fit confiance, la rassura sur ses compétences, travailla avec une éthique remarquable. La sororité est une force.

 

Alice apprit à braver le froid des églises romanes tout le jour durant, scrutant la pierre à s’en abîmer les yeux, grimpant sur des échafaudages peu sûrs pour atteindre une coupole, pour finalement de temps en temps, de la pointe du scalpel, faire tomber une écaille de plâtre et découvrir un décor médiéval aux couleurs intactes, qui n’avait pas été contemplé depuis des siècles.

 

Alice passa donc le fameux CRPE (Concours de recrutement des professeurs des écoles) en avril dernier, après des mois de préparation intensive avec fut reçue avec succès. Elle travaille en tant qu’enseignante depuis le mois de septembre dans une école maternelle. Comme tous les enseignants débutants, elle a été brutalement lâchée dans une classe sans formation puisque la formation se fait en alternance. Sa première rentrée était aussi la première pour ses élèves de petite section. Les pleurs, les pipis et les hurlements de ces petits persuadés d’être abandonnés l’ont paralysée au début.

 

C’est très dur, elle ne travaille jamais moins de 50h par semaine, du lundi au dimanche, dans un milieu qui la déchire, où elle côtoie des tous petits qui dorment dans des voitures abandonnées ou dans des squats. Mais ces petits parviennent peu à peu, malgré tout, à devenir des élèves, à l’écouter, les yeux rieurs et avides de savoirs, faire le clown, gesticuler, sans aucun filtre pour eux, pour que tous « accrochent le wagon ».

 

Parce qu’elle est drôle Alice, elle fait des grimaces et puis lorsqu’elle sourit, Alice rayonne.

 

Alice reste idéaliste. Alice est idéaliste.

Depuis désormais 7 ans, elle est  bénévole active dans une association en Dordogne: la Double en Périgord, qui valorise le site de la Ferme du Parcot, une sorte d’écomusée où histoire, architecture, patrimoine local, botanique, arts et traditions populaires, pratiques écologiques et décroissantes se côtoient.
L’association est constituée principalement de gens à la retraite, ou de familles, qui vivent à la lettre selon leurs idéaux, au milieu de cette forêt de la Double. A leurs côtés, elle a repris confiance en l’intelligence collective. Elle a peu à peu décidé de s’engager politiquement, non plus par colère, mais pour construire. Là-bas, lorsqu’elle fait des visites guidées, lorsqu’elle valorise ce lieu, elle fait de la politique.

 

D’autre part, fortement impactée par le sexisme dans son parcours du combattant professionnel, elle a ressenti un besoin impérieux, d’aller au-delà de ses lectures, et de militer pour le féminisme.

Il est difficile, dans une ville de savoir où se rendre, où s’adresser, de savoir où on met les pieds. Les codes sont parfois troubles, et elle n’avait pas envie de se retrouver dans une association s’avérant en réalité être financée par un parti politique « traditionnel ».  C’est dans un de ses lieux de prédilection (un bar!) qu’elle a rencontré l’une des militantes du collectif Ovaires et Contre Tout, un collectif anarchiste et féministe. Après avoir longuement discuté, elle a finalement rejoint le collectif. Elles luttent en non-mixité choisie, et c’est très important pour qu’Alice se sente plus libre.

 

Alice c’est une personne comme vous et moi. Alice s’est une personne qui s’est battue pour ce qu’elle veut, pour ce en quoi elle croit et c’est peut-être le plus important.
Le plus important parce qu’Alice est une force du quotidien et c’est de forces-là que l’on construira l’égalité de demain.

 

 

 

 

 

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